Notions d’astronomie à l’usage des historiens

Bien que la chronologie soit considérée comme étant « l’œil de l’histoire », cette matière n’est toujours pas enseignée à l’université. En effet, les historiens se contentent, comme la plupart de leurs étudiants, de dater les événements du passé simplement grâce à la technique du copier coller. Cette méthode de paresseux n’est pas digne des gens sérieux.

Il est pourtant facile, grâce à quelques notions élémentaires d’astronomie, d’obtenir des dates absolues à partir des observations consignées (et parfois datées dans un calendrier) par les prêtres astronomes des civilisations antiques. En effet, le ciel étant le domaine des dieux, les variations des cycles stellaires, lunaire et solaire étaient perçues comme autant de messages divins, voire de présages, à l’intention de ses représentants terrestres, les rois. A partir du 5e siècle avant notre ère, les Grecs, en humanisant le ciel mythologique, vont progressivement faire entrer ces observations astrologiques dans le domaine plus scientifique des observations astronomiques.

Plusieurs phénomènes ont été régulièrement observés à cause de leur signification religieuse ou agricole (voire les deux):

  • les équinoxes et les solstices, car ils marquaient les saisons et servaient à fixer l’année solaire;
  • le cycle lunaire, car il servait à marquer le mois, deux jours étaient particulièrement guettés, celui du 1er croissant lunaire et celui de la pleine lune, car ils étaient perçus comme bénéfiques, par contre, la nouvelle lune (toute noire) était associée à un mauvais présage (mort du roi, par exemple), de même que les éclipses;
  • le lever héliaque de certaines étoiles (associé à la résurrection), puis sa culmination (associée à la vie terrestre) et enfin son coucher (associé à l’entrée dans l’au-delà), étaient particulièrement observés. Sirius, la plus brillante des étoiles, marquait même le début de l’année religieuse;
  • le transit (dans le soleil ou la lune) de certaines planètes, comme Vénus la plus brillante d’entre elles, jouait aussi un rôle dans les interprétations des présages et était aussi observé.

Datation grâce aux éclipses solaires

Les éclipses solaires en un point donné sont extrêmement rares et permettent donc une datation absolue, même sur une période flottante de plusieurs dizaines d’années, cependant, la description de ces éclipses est souvent assez sommaire avant -500, car le lieu et le moment de l’observation sont rarement mentionnés, ce qui en diminue la précision. De plus, les textes anciens traitent les éclipses de soleil comme des « présages solaire » et les éclipses de lune comme des « voiles de sang ».

Les éclipses citées par Thucydide (460-398) sont, elles, décrites de façon scientifique ce qui permet une identification sans ambiguïté. Au début de son récit, il explique:

On trouvera ici le récit des opérations, disposé dans l’ordre chronologique, par hiver et par été. Le traité de paix conclu pour 30 ans après la conquête de l’Eubée ne resta que 14 ans en vigueur. Au cours de la 15e année, Chrysis était depuis 48 ans prêtresse à Argos, Aïnésias étant éphore à Sparte et Pythodôros étant, pour 4 mois encore archonte à Athènes, le 6e mois après la bataille de Potidée et au début du printemps.

(La guerre du Péloponnèse II:1-2).

La liste des archontes athéniens permet de dater la 1ère année de guerre en -431 (= -430* en astronomie). Le début de l’hiver coïncidait avec l’équinoxe d’automne, soit le 28 septembre, et le début de l’été à l’équinoxe de printemps, soit le 26 mars. Il ajoute:

Le même été, un jour de nouvelle lune, il y eut en début d’après-midi une éclipse de soleil. Celui-ci prit la forme d’un croissant et quelques étoiles devinrent visibles; puis il reprit sa forme normale.

(La guerre du Péloponnèse II:28).

Si on examine les éclipses solaires qui eurent lieu l’été et en début d’après-midi, entre -440 et -421, seule celle du 3 août -431 correspond à la description. En cliquant sur la ville d’Athènes on constate qu’au maximum de cette éclipse, sa magnitude fut de 0,87 vers 15h57 UT (Universal Time) à l’altitude de 17,7° et à l’azimut de 281°. Cette éclipse étant partielle (à Athènes) la précision quelques étoiles devinrent visibles est donc inexacte, par contre, le mois d’août est bien en plein été. Les coordonnées d’Athènes sont: longitude de 23°43′E et latitude de 37°58′N ce qui fixe le coucher de soleil dans cette ville à 17h35 UT le 3 août -431. L’éclipse eut donc lieu en milieu d’après midi et non en début. Thucydide débute la 8e année [en -424] de son histoire en la situant de nouveau par rapport à une éclipse solaire:

Là-dessus l’hiver prit fin et, avec lui, s’acheva la 7e année de la guerre (…) Dans les premiers jours de l’été suivant à la nouvelle lune, il y eut une éclipse partielle de soleil

(La guerre du Péloponnèse IV:51,52)

Il y eut une éclipse partielle de soleil le 21 mars -424 à Athènes (de magnitude de 0,72). Les premiers jours de l’été vont donc du 21 au 26 mars.

Thucydide écrit:

La 13e année du règne de Darius, Alexippidas étant éphore à Lacédémone, un traité a été conclu (…) L’hiver tirait à sa fin (…) Là-dessus, l’hiver prit fin et avec lui, la 20e année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire

(La guerre du Péloponnèse VIII:58-60).

L’hiver prit fin le 26 mars et la 20e année est en -411. La 13e année du règne de Darius II (424-405) tombe bien en -411, mais commence au 1er Nisan et non au 1er janvier. Pour calculer la date julienne correspondant au 1er Nisan il faut savoir que l’année babylonienne débutait au 1er Tishri « commencement », mois VII du calendrier babylonien, qui coïncidait avec le 1er croissant lunaire (= nouvelle lune + 2, à Babylone) après l’équinoxe d’automne (28 septembre -412). Ainsi, le 1/VII/12 de Darius II tombe le 3 octobre -412, le 1/VIII/12 tombe le 1er novembre -412, le 1/IX/12 tombe le 30 novembre -412, le 1/X/12 tombe le 30 décembre -412, le 1/XI/12 tombe le 29 janvier -411, le 1/XII/12 tombe le 27 février -411, et le 1/I/13 tombe le 29 mars -411. La 13e année de Darius II aurait dû commencer au 29 mars -411, mais les contrats datés indiquent que cette 13e année eut un deuxième Adar ou mois XII (Scheil – Revue d’Assyriologie et d’Archéologie Oriental 16 p. 112.), ce qui signifie que le 1er Nisan était en retard de 1 mois pour cette année et avait débuté au 27 février -411. Le traité a donc été conclu entre le 27 février -411 et le 26 mars -411.

Normalement le 1er Nisan (mois I) coïncide avec le 1er croissant lunaire après l’équinoxe de printemps et le 1er Tishri (mois VII) coïncide avec le 1er croissant lunaire après l’équinoxe d’automne, sauf quand il un mois intercalaire (deuxième mois XII, parfois deuxième mois VI) ce qui avance toutes les dates de 1 mois (comme l’année lunaire dure 354 jours = 29,5×12, soit 11 jours de moins que l’année solaire de 365 jours, il faut ajouter 1 mois intercalaire environ tous les 3 ans). Les éclipses avant -500 sont décrites de façon succincte (sauf dans les tablettes astronomiques), car seul l’aspect de mauvais présage était marquant. Pour cette raison, ces éclipses étaient totales (magnitude de 100% ou plus) et n’ont été mentionnées que dans le pays où elles se sont produites. Par exemple, dans la liste des éponymes assyriens, une éclipse de soleil est mentionnée au mois de Siwan (mois III) à l’éponyme de Bur-sagalé gouverneur de Guzana (daté en -763). On possède une liste complète des éponymes assyriens de -911 à -609 (-609 correspondant à l’an 17 de Nabopolassar). Cette éclipse qui eut lieu au mois de Simanu est datée du 15 juin -763 par l’astronomie (éclipse totale de magnitude 102% au-dessus de la ville de Guzana, l’actuelle Ras Al Aïn). La datation de cette éclipse est contestée par certains car sa nature, partielle ou totale, n’est pas indiquée, et l’endroit de l’observation n’est pas précisé. Il faut d’abord noter que la mention de cette éclipse est unique parmi la liste des éponymes et qu’elle provient d’une chronique assyrienne et non d’une tablette astronomique babylonienne. Il est donc raisonnable de conclure que cette éclipse de soleil fut totale, ce qui justifia sa mention dans la chronique (une éclipse de magnitude inférieure à 98% passe souvent inaperçue à un observateur non prévenu), et qu’elle fut observée en Assyrie (à Guzana près de la capitale). Si on admet ce critère de bon sens, il n’y eut que deux éclipses totales visibles en Assyrie entre -777 et -745: celle du 15 juin -763 et celle du 10 février -765. Le mois de Simanu tombant en mai/juin, l’éclipse de février ne peut correspondre. Par contre, l’accord avec l’éclipse de juin est excellent, puisqu’en -763 l’équinoxe de printemps débutait le 29 mars et que le 1er croissant visible près de cette date, soit le 1er Nisan, tombait le 21 mars, ce qui date l’éclipse au 30 Simanu (l’éclipse de soleil coïncidant toujours avec la nouvelle lune). Le mois intercalaire a décalé le 1er Nisan 8 jours avant l’équinoxe. D’autres éclipses ont été proposées, mais aucune ne satisfait tous les critères. L’éclipse partielle datée du 24 juin -791, par exemple, correspond à la date, mais il y a un inconvénient majeur: elle ne pouvait pas être observée en Assyrie (voir ici). De plus, si la chronique assyrienne avait noté les éclipses partielles, il aurait dû y en avoir plusieurs sur la période de -911 à -646. Or l’éclipse de Bur-Sagalé est la seule qui soit mentionnée, ce qui rend l’hypothèse de l’éclipse partielle très peu vraisemblable.

Datation grâce aux éclipses lunaires

Les éclipses lunaires sont décrites scientifiquement dans les tablettes astronomiques babyloniennes, les auteurs anciens, par contre, ne mentionnent que leur couleur de sang, cause de mauvais présages. L’historien romain Quinte-Curce (vers 50 de notre ère), par exemple, commente une éclipse de lune:

Alexandre fit, en ce lieu, une halte de deux jours, et, pour le suivant, donna l’ordre du départ. Mais, vers la première veille, la lune, s’éclipsant, commença par dérober l’éclat de son disque; puis, une sorte de voile de sang vint souiller sa lumière: inquiets déjà aux approches d’un si terrible hasard, les Macédoniens furent pénétrés d’une profonde impression religieuse, et en même temps de frayeur. C’était contre la volonté des dieux, disaient-ils, qu’on les entraînait aux extrémités de la terre: déjà les fleuves étaient inabordables et les astres ne prêtaient plus leur ancienne clarté; partout ils rencontraient des terres dévastées, partout des déserts: et pourquoi tant de sang? pour satisfaire la vanité d’un seul homme! Il dédaignait sa patrie, il désavouait son père Philippe, et, dans l’orgueil de ses pensées, aspirait au ciel! Une sédition allait éclater, lorsqu’Alexandre, toujours inaccessible à la crainte, commande aux chefs et aux principaux officiers de son armée de se rassembler en corps dans sa tente, et en même temps aux prêtres égyptiens, qu’il regardait comme très habiles dans la connaissance du ciel et des astres, de faire connaître leur opinion. Ceux-ci savaient bien que, dans le cours des temps, s’accomplit une suite marquée de révolutions, et que la lune s’éclipse lorsqu’elle passe sous la terre, ou qu’elle est cachée par le soleil; mais ce que le calcul leur a révélé, ils se gardent bien d’en faire part au vulgaire. À les entendre, le soleil est l’astre des Grecs, la lune celui des Perses: aussi, toutes les fois qu’elle s’éclipse, c’est pour les Perses un présage de ruine et de désolation; et ils citent d’anciens exemples de rois de cet empire, à qui la lune, en s’éclipsant, témoigna qu’ils combattaient avec les dieux contraires. Rien ne gouverne si puissamment les esprits de la multitude que la superstition: emportée, cruelle, inconstante en toute autre occasion, dès que de vaines idées de religion la dominent, elle obéit à ses prêtres bien mieux qu’à ses chefs. Aussi, la réponse des Égyptiens, à peine publiée dans l’armée, fit renaître les esprits abattus à l’espoir et à la confiance.

(Histoires IV:10).

Quinte-Curce donne une description exacte de l’éclipse, datée du 13/VI/5 de Darius III (20 septembre -331) par une tablette astronomique babylonienne (BM 36761), mais la prétendue source égyptienne de ses explications est en fait une citation tronquée d’Hérodote puisque ce dernier précise que les Perses sacrifiaient aussi au Soleil en plus de la lune (Enquête I:131; VII:37). En fait, lorsque Quinte-Curce explique qu’une éclipse lunaire avec son voile de sang ne peut être un présage de mort, il exprime les conceptions de son temps dans les milieux cultivés. Il reconnaît cependant que ces éclipses étaient perçues comme prémonitoires dans les milieux populaires. Au premier siècle Flavius Josèphe partageait ce point de vue puisqu’il écrit:

Ne vous laissez pas troubler par les convulsions d’éléments inanimés et ne voyez pas non plus dans le tremblement de terre le signe prémonitoire d’un nouveau malheur. Les phénomènes qui affectent les éléments [cosmologiques] sont purement naturels et ils n’apportent aux humains rien de plus que le tort qu’ils leur causent

(Guerre des Juifs I:377).

Il est probable que l’évangéliste Luc, qui était médecin, partageait lui aussi ce point de vue scientifique sur les éclipses de lune. Au moment de la Pentecôte, il rappelle une prophétie concernant la mort de Jésus: Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang (Actes 2:1-20). Lors d’une éclipse de lune celle-ci apparaît rouge sang, ce qui est l’explication littérale du texte des Actes (J.P. Parisot, F. Suagher – Calendriers et chronologie, Paris 1996, Éd. Masson pp. 164-166). Luc se référait au texte de Joël 3:3-5 qui annonçait une lune en sang juste avant la destruction du 1er Temple en -587. Le texte de 2Rois 25:1-4 date le début de la chute de la ville au 9 Tammuz, or il y eut effectivement une éclipse de lune le 13 Tammuz, soit le 5 juillet en -587. De même, il y eut une éclipse de lune le vendredi 3 avril 33. Cette éclipse commença vers 15h40 et fut visible à Jérusalem de 17h50 à 18h30. Elle est, de plus, selon les calculs astronomiques (le maximum de l’éclipse est à 14h47 UT et son début est fixé 86 minutes avant, soit à Jérusalem à 15h41 = 14h47 – 86 + 2h20), la seule qui tombe un vendredi entre l’an 26 et l’an 36 (période de la légation de Pilate en Judée).

Les éclipses de lune décrites dans les tablettes astronomiques utilisent un langage technique standardisé. La tablette astronomique BM 32234 permet de fixer le règne de Xerxès Ier, car elle comporte deux éclipses de lune. Elle est fréquemment citée pour appuyer la date de la mort de Xerxès en -465. Cette tablette mentionne le meurtre de Xerxès par son fils le 14/V/21, soit le 4 août, car l’année supposée est -465. En fait, une analyse sérieuse de cette tablette montre que la description des deux éclipses correspondent à celles de -475 et non à celles de -465. Ces deux éclipses ont été transcrites et traduites par Hunger (H. Hunger – Astronomical Diaries and Related Texts from Babylonia vol V Wien 2001 Ed. Akademie der Wissenschaften pp. 20,21,396):

[mois III?]

à 18°? [...]

40° contact, [phase maximale et dégagement]. Le « vêtement du ciel » se trouvait là dans l’aire des 4 étoiles arrière du Sagittaire, elle [la lune] a été éclipsée, mois VI fut intercalaire mois V le 14?, Xerxès, son fils le tua.

mois VIII le 14, 13° après le coucher du soleil, [la lune] est sortie d’un nuage

1/4 du disque dans [...] et le côté ouest fut couvert. 8°? [contact et]

dégagement [...]

Les parties entre crochets sont des reconstitutions probables, car l’endroit de cette tablette est très endommagé. De plus, plusieurs chiffres sont incertains; seules les dates apparaissent distinctement. Une analyse rapide des éclipses du 5e siècle avant notre ère montre que seulement deux années conviennent pour ces deux éclipses, soit en -475 (26 juin et 20 décembre), soit en -465 (6 juin et 29 novembre).

Les tablettes astronomiques décrivent les éclipses de manière normalisée. Celle de l’éclipse totale de lune du 13 décembre -317, par exemple, permet une comparaison pertinente avec les données de l’astronomie (H. Hunger – Astronomical Diaries and Related Texts from Babylonia vol V Wien 2001 Ed. Akademie der Wissenschaften pp. 6,7,395):

5′ Mois IX, le 15. Quand elle commença au sud est
6′ en 19° tout fut couvert. 5° de phase maximale.
7′ En 16° elle se dégagea du nord à l’est.
8′ 40° contact, phase maximale et dégagement. Contact à phase maximale
9′ lent, dégagement rapide.
10′ Cette éclipse fut rouge. 1 1/2 coudée
11′ en face de β Gem elle s’éclipsa. 44° après le coucher du soleil.

Selon l’astronomie, cette éclipse commença vers 20h36 en heure locale, soit 3h34 après le coucher du soleil qui eut lieu vers 17h02 à Babylone. Cette durée de 3h34 correspond à 54°, puisque 1 degré de temps babylonien est équivalent à 4 minutes.

description de l’éclipse selon la tablette selon l’astronomie
1er contact 44° après le coucher 54° après le coucher
1er contact – 2e contact [partielle] 19° 17°
2e contact – 3e contact [totale] 21°
3e contact – 4e contact [partielle] 16° 17°
1er contact – 4e contact 40° 55°

L’accord avec les données de l’astronomie est bon dans l’ensemble, mais il y a cependant deux écarts importants. Le début de l’éclipse est en effet mesuré 10° (soit 40 minutes) avant son début selon l’astronomie, et la durée de l’éclipse est aussi 15° (soit 1h) plus faible. Cet écart entre les données babyloniennes et l’astronomie est fréquent. Il peut s’expliquer par la difficulté rencontrée par les Babyloniens à mesurer le temps avec de rudimentaires horloges à eau. Le deuxième écart est plus surprenant puisque la phase maximale est seulement de 5° (20 minutes). Or, selon l’astronomie la durée de l’éclipse totale entre le deuxième et le troisième contact est de 82 minutes (21°). Il doit s’agir d’une erreur d’écriture, même si ce 5° est confirmé par les autres valeurs (5° = 40° – [19° + 16°]). En effet, les comptes rendus astronomiques, contrairement aux contrats commerciaux soigneusement vérifiés, comportent de fréquentes erreurs, car ils servaient uniquement de support aux prédictions et n’étaient pas destinés à publication.

Le texte de l’éclipse partielle de lune du 5 avril -397 est bien préservé et permet aussi une comparaison pertinente avec les données de l’astronomie (H. Hunger – Astronomical Diaries and Related Texts from Babylonia vol V Wien 2001 Ed. Akademie der Wissenschaften pp. 12,13,395).

2′ Mois XII2, le 14
3′ elle commença au sud
4′ 1/4 du disque fut couvert.
5′ Elle se dégagea à l’ouest. 27°
6′ contact, phase maximale et dégagement.
7′ Le « vêtement du ciel » était là, le vent du sud soufflait.
8′ 48° après le coucher du soleil.

Selon l’astronomie, cette éclipse commença vers 21h34 en heure locale, soit 3h09 après le coucher du soleil (vers 18h25 à Babylone). Cette durée de 3h09 correspond à 47°. L’accord pour ce premier contact est très bon, mais les indications concernant la surface couverte du disque lunaire et la durée de l’éclipse sont mauvaises: 1/4 au lieu de 1/12.

description de l’éclipse selon la tablette selon l’astronomie
1er contact 48° après le coucher 47° après le coucher
surface du disque couverte 0.25 0.08
1er contact – 4e contact 27° 16°

Les observations babyloniennes des éclipses sont donc bonnes, mais ne possèdent toutefois pas la rigueur des mesures astronomiques actuelles. Il faut tenir compte de cet écart avant d’examiner les éclipses associées à la mort de Xerxès Ier. Selon la tablette BM 32234, la première éclipse, celle qui précéda le meurtre de Xerxès, fut totale (et dut marquer les observateurs, car c’était toujours un signe de mauvais présage), et la deuxième fut partielle. L’astronomie donne les indications suivantes sur le type de ces éclipses:

Date de l’éclipse
(BM 32234)
selon la tablette Type d’éclipse magnitude selon la tablette accord
-475 Juin 26 [14 III] Totale 1,82 totale Oui
-475 Décembre 20 14 VIII Partielle 0,62 [1/4] Oui
-465 Juin 06 [14 III] Partielle ## 0,94 totale #Non#
-465 Novembre 29 14 VIII Totale ## 1,45 [1/4] #Non#

Selon ce tableau, la concordance avec les données de la tablette est bonne en -475. L’éclipse du 26 juin -475 fut totale comme la première mentionnée dans la tablette, par contre, celle du 6 juin -465 fut partielle. L’éclipse du 20 décembre -475 fut partielle comme la deuxième mentionnée dans la tablette, par contre, celle du 29 novembre -465 fut totale (la surface de lune couverte pendant l’éclipse en -475 est de 1/4 selon la tablette, ce qui est faible; les chiffres de 3/4 ou 2/3 seraient meilleurs).

Les indications de la tablette BM 32234 sont parcellaires, car le début de la ligne est endommagé. Concernant la première éclipse, la précision Le « vêtement du ciel » se trouvait là dans l’aire des 4 étoiles arrière du Sagittaire, elle [la lune] a été éclipsée se réfère « aux nuages de pluie » (qui cachaient la lune). La mention: 13° après le coucher du soleil, [la lune] est sortie d’un nuage indique que cette éclipse a commencé après le coucher du soleil (dans de mauvaise condition météorologiques).

Il est possible de comparer ces données avec celles de l’astronomie moderne. Les éclipses sont datées en temps universel (UT), et il faut leur ajouter 2h57 pour dater les observations à Babylone. De plus, les éclipses de lune ne sont observables que la nuit, soit entre le coucher et le lever de soleil. Selon ces indications, la fin de l’éclipse du 26 juin -475 et le début de celle du 29 novembre -465 n’ont pas pu être observés à Babylone. Dans ce cas (30% en moyenne), les Babyloniens complétaient leurs observations par des valeurs calculées, selon des théories mal élucidées. D’après la tablette BM 32234 la 1ère éclipse fut totale, puisqu’on trouve la durée de 18° (entre le 3e et 4e contact) juste avant la durée totale de l’éclipse de 40°. Selon l’astronomie, seule l’éclipse de juin -475 convient puisqu’elle fut totale, alors que celle de juin -465 qui était partielle ne pouvait comporter une durée entre le 3e et 4e contact. Les Babyloniens n’ayant pu observer la fin de l’éclipse en -475 ont complété les derniers chiffres par des prédictions (le 40° a donc été sous-estimé).

Première éclipse selon la tablette
BM 32234
selon l’astronomie
26 juin -475 5 juin -465
1er contact [-] 13° avant le lever 43° après le coucher
1er- 2e contact [-] 14° (totale début)
2e – 3e contact [-] 25° (totale max)
3e – 4e contact 18° 14° (totale fin) aucun
1er – 4e contact 40° 54° 46°
Deuxième éclipse 20 décembre -475 29 novembre -465
1er contact 13° après le coucher 51° après le coucher 38° avant le coucher
1er- 2e contact aucun aucun 17° (totale début)
2e – 3e contact aucun aucun 24° (totale max)
3e – 4e contact aucun aucun 17° (totale fin)
1er – 4e contact [8°] 44° 57°

D’après la tablette BM 32234 la 2e éclipse fut partielle, puisqu’on trouve seulement la durée totale de l’éclipse de 8° (chiffre de lecture incertaine) et pas les 3 autres durées entre les contacts. Selon l’astronomie, seule l’éclipse du 20 décembre -475 fut partielle, alors que celle du 29 novembre -465 fut totale. L’éclipse du 20 décembre -475 débuta à Babylone vers 20h24, soit environ 51° après le coucher du soleil, et celle du 29 novembre -465 commença vers 14h25, soit environ 38° avant le coucher du soleil. Comme on l’a vu, un écart de 15°, soit 1 heure, entre le temps indiqué par les tablettes et le temps indiqué par l’astronomie est fréquent. L’indication [la lune] est sortie d’un nuage prouve que l’observation fut difficile, ce qui pourrait expliquer les chiffres surprenants de 13° et de [8°]. En effet, n’ayant pu observer correctement les éclipses de -475, les Babyloniens ont complété ces observations par des prédictions (ou des estimations). Toutefois la précision « après [et non avant] le coucher du soleil » ne peut correspondre qu’à l’éclipse de -475.

Pour ne pas déplaire aux historiens traditionnels, qui datent conventionnellement la mort de Xerxès Ier en -465, les astronomes modernes datent eux aussi ces deux éclipses de lune en -465, et non en -475, comme le voudrait l’astronomie.

Datation grâce au lever héliaque de Sirius

Le lever héliaque de Sirius, encore appelé lever sothiaque, correspond au moment où l’étoile la plus brillante du ciel apparaît au dessus de l’horizon, juste avant le lever du soleil. L’observation de ce phénomène demande une bonne acuité visuelle.

Le lever héliaque se dit du lever d’un astre qui a lieu au même moment que celui du soleil (helios en grec). Lorsque cet astre se couche avec le soleil, on parle de coucher héliaque. Dans la pratique, à cause de la très grande luminosité du soleil, le lever héliaque d’un astre ne peut être observé à l’œil nu que lorsque le soleil est légèrement en dessous de l’horizon (voir ce document), l’astre observé devant être légèrement au-dessus de l’horizon). Cet angle d’observation est appelé arcus visionis (le lever acronyque désigne l’instant où l’étoile se lève quand le Soleil se couche, et le coucher acronyque, l’instant où l’étoile se couche, quand le Soleil se lève). Cet angle dépend de la magnitude de l’astre. L’étoile Sirius, par exemple, est très brillante et devient visible dès le début du crépuscule, lorsque le soleil se trouve 6° en dessous de l’horizon, et qu’elle est 2° au-dessus de l’horizon, son arcus visionis est dans ce cas de 8°. Cet angle est généralement égal ou supérieur à 11° pour les étoiles ordinaires.

La classification actuelle des astronomes utilise le terme de magnitude plutôt que le terme de grandeur. Il se trouve que l’œil humain ne distingue pas tant les différences absolues de luminosité entre deux objets que leur rapport (l’œil humain a une réponse logarithmique). Une étoile ordinaire de magnitude 0 est 2,5 fois plus brillante qu’une étoile de magnitude 1, qui est elle-même 2,5 fois plus brillante qu’une étoile de magnitude 2 et ainsi de suite. L’étoile la plus brillante du ciel est Sirius (magnitude de -1,5) et la planète la plus brillante est Vénus avec une magnitude autour de -4,2 qui varie légèrement selon la position relative par rapport à la terre et au soleil. La pleine lune a une magnitude d’environ -12,5 et le soleil a une magnitude de -26,7. Les objets les moins brillants visibles à l’œil nu ont une magnitude comprise entre 3 et 8 selon les conditions d’observation (la magnitude 8 n’étant visible que dans des conditions particulièrement exceptionnelles et par des observateurs très expérimentés. En milieu urbain on ne voit guère mieux que la magnitude 3). Les anciens levers héliaques peuvent être calculés par l’astronomie, à condition de connaître la position de la terre autour du soleil (trajectoire elliptique), sa vitesse de rotation sur elle-même, son axe d’inclinaison par rapport à son plan orbital (23°26). Il faut aussi tenir compte de la précession des équinoxes et de la nutation de l’axe de rotation (mouvements identiques à celui d’une toupie par rapport à son axe de rotation).

L’arcus visionis étant une donnée observationnelle, il est difficile à calculer exactement. Cependant un ensemble d’études sur le lever héliaque de planètes et d’étoiles a montré que l’on pouvait modéliser cet arcus visionis selon les équations:

  • arcus visionis = 10,5 + 1,44 x magnitude (lever héliaque).
  • arcus visionis = 8,90 + 1,10 x magnitude (lever acronyque).

Pour les planètes dont la magnitude est positive, l’arcus visionis pour le lever héliaque dépasse la valeur de 10,5°. Mais pour Sirius, qui est extrêmement brillante, sa magnitude étant de -1,46, l’arcus visionis vaut 8,4°. Cette valeur constitue un minimum qui peut être atteint lorsque les conditions d’observations sont excellentes ainsi qu’une bonne acuité de l’œil de l’observateur. Les études actuelles estimant l’arcus visionis du lever sothiaque entre 8,7° et 9,2° (à Memphis et vers -1000) sont donc concordantes avec cette valeur minimale de 8,4°. Il est aussi possible que dans le passé, l’arcus visionis du lever sothiaque ait eu une valeur plus faible de 0,5° à cause de la plus grande valeur de l’azimut de Sirius avec le Soleil. En effet, l’angle entre cette étoile et le soleil au lever de l’étoile était plus grand dans le passé qu’aujourd’hui, ce qui facilitait l’observation. Par exemple à Memphis (latitude 29°52 N, longitude 31°15 E), on obtient les estimations suivantes :

An: -2300 -1300 -300 1900
Date du lever sothiaque 15 juillet 16 juillet 17 juillet 20 juillet
Azimut de Sirius à son lever 113°5 110°12 108°26 108°50
Azimut du soleil au lever de Sir. 56°1 56°37 57°54 63°18
(azimut du soleil à son lever) (61°42) (62°16) (63°28) (68°34)
Différence d’azimut 57°4 53°35 50°32 45°32

Selon cette estimation, l’azimut entre le lever héliaque de Sirius et le soleil au lever de l’étoile augmente d’environ 3° par millénaire, soit un écart de 12° entre la valeur d’aujourd’hui et celle en -2300. Les observations de la lune ont montré que l’arcus visionis diminue de 0,5° lorsque l’azimut augmente de 10°. Il est donc possible de supposer que l’arcus visionis devient plus faible en fonction du nombre de siècles écoulés:

  • arcus visionis = valeur actuelle – 0,015x(nombre de siècles)

Les simulations astronomiques permettent ainsi de reconstituer la carte du ciel dans le passé, comme la carte du ciel visible à Memphis le matin du 16 juillet -1300, environ 30 minutes avant le lever du soleil (ce qui correspond à un arcus visionis de 8°, car une journée dure 1440 minutes et correspond à 360°, donc 1° correspond à 4 minutes).

Bien que les Babyloniens aient été de fins observateurs du ciel depuis la plus haute antiquité, les relevés astronomiques que nous possédons d’eux ne sont que des copies effectuées durant l’époque séleucide, notamment ceux concernant les dates sothiaques (A. Sachs – Sirius Dates in Babylonian Astronomical Texts of the Seleucid Period in: Journal of Cuneiform Studies 6:3 (1952) pp. 105-114.). La tablette astronomique la plus ancienne mentionnant ces levers, semble être une copie d’un texte, daté autour de -600 grâce à la paléographie. Il y a une difficulté avec cette tablette: s’agit-il d’un relevé d’observations ou d’une concordance mathématique « idéale » de dates? En effet, Neugebauer et Sachs (O. Neugebauer A. Sachs – Some Atypical Astronomical Cuneiform Text in: Journal of Cuneiform Studies 21 (1967) pp. 183-190.) ont conclu que ces relevés de dates semblent avoir été normalisés selon une année solaire idéale de 360 jours, composée de 12 mois de 30 jours. Cette donnée complique la valeur que l’on peut accorder aux qualités d’observation des anciens prêtres babyloniens. De plus, les astronomes de l’Antiquité étaient avant tout des prêtres, leurs observations étaient donc destinées à l’interprétation du ciel et non à établir des données scientifiques comme le font les astronomes modernes. L’aspect symbolique des observations joue donc un rôle non négligeable.

an Dates lunaires et juliennes
(tablette astronomique BM 36731)
Lever sothiaque Équinoxe printemps Solstice d’hiver
612 [19]/IV 6/X 27 décembre
611 [30]/IV 18/IX 28 décembre
610 11/IV 16 juillet 29/IX 28 décembre
609 22/IV 15 juillet 1/I 28 mars 10/X 27 décembre
608 3/V 15 juillet 12/I 28 mars 21/IX 27 décembre
607 14/IV 15 juillet 24/XII 29 mars 2/X 28 décembre
606 25/IV 15 juillet 5/I 29 mars 12/X 27 décembre
605 6/IV 14 juillet 15/XII2 27 mars 23/IX 27 décembre
604 17/IV 14 juillet 26/XII 28 mars 4/X 26 décembre
603 29/IV 16 juillet 8/I 29 mars 16/IX 27 décembre
602 10/IV 16 juillet 18/XII 29 mars 27/IX 27 décembre
601 21/IV 16 juillet 29/XII 29 mars 8/X 26 décembre
600 2/V 16 juillet 10/I 27 mars 19/IX 27 décembre
599 13/IV 16 juillet 22/XII 28 mars 1/X 28 décembre
598 24/IV 16 juillet 3/I 28 mars

Les dates sont obtenues en utilisant la correspondance suivante (à Babylone): 1er croissant visible = nouvelle lune astronomique + 2. Le jour 1 étant calé sur le 1er croissant visible, la pleine lune tombe généralement sur le jour 14. Un écart de 1 jour peut s’expliquer par la difficulté d’observation du 1er croissant visible, mais l’écart de 4 jours entre les différents levers sothiaques (14 et 17 juillet) indique un problème. Les observations ont été effectuées à Babylone (32°33), mais la durée de 65 jours d’invisibilité correspond à un arcus visionus de 6,6° (à cette latitude). Si on évalue le lever sothiaque, selon l’astronomie, on a:

Date sothiaque arcus visionis calculé Période d’invisibilité
18 juillet 8,2° 69 jours
17 juillet 7,4° 67 jours
16 juillet 6,6° 65 jours
15 juillet 5,8° 63 jours
14 juillet 5,0° 61 jours

Selon ce tableau, l’arcus visionis associé à la date du 16 juillet correspond à une valeur de 6,6°, ce qui impliquerait une qualité d’observation exceptionnelle bien improbable car le crépuscule n’apparaît que lorsque le soleil se trouve 6° en dessous de l’horizon. De plus, comme les dates du 14 et du 15 juillet sont impossibles selon les critères astronomiques, car l’arcus visionis ne peut être inférieur à 6°, il semble donc que les dates sothiaques notées dans cette tablette aient été extrapolées soit à partir de l’observation soit à partir de calculs. Une étude (J.P. Britton – Treatments of Annual Phenomena in Cuneiform Sources in: Under One Sky, Münster, 2002, Ed. Ugarit-Verlag pp. 21-70.) approfondie de cette tablette astronomique a révélé que les dates sur les équinoxes et les solstices sont en très bon accord avec les données de l’astronomie et proviennent vraisemblablement de l’observation. Par contre, les dates sur les levers sothiaques proviennent vraisemblablement de calculs. En effet, les Babyloniens utilisaient des unités simplifiées pour effectuer leurs calculs: 1 ush (soit 1° de temps) = 1/360 de jour et 1 tithi (soit une durée de 1 jour) = 1/360 d’année. L’année théorique était donc plus courte de 5 jours que l’année réelle. La date sothiaque, qui tombe dans les mois IV ou V, doit donc être augmentée de 2 jours pour obtenir la date réelle, ce qui signifie que l’arcus visionis réel devait être de 8,6° (valeur usuelle) et non de 6,6°.

Datation grâce aux conjonctions astronomiques

Le plafond astronomique de la tombe de Senenmout donne la position de plusieurs constellations ainsi que les planètes connues de l’époque dont certaines sont faciles à identifier comme la Grande Ourse, Orion, Vénus, Mars, Mercure, Saturne et Jupiter. Il est possible de dater astronomiquement en -1464 grâce à plusieurs conjonctions astronomiques qui sont précisément représentées.

Senenmout ayant été un personnage très important sous Hatshepsout, il est possible de retrouver l’année de règne durant laquelle fut dessiné le plafond de sa tombe. Senenmout reçut en effet le titre prestigieux de « Grand Intendant d’Amon », autour de la 5e ou de la 7e année de Thoutmosis III, et eut aussi le rare privilège, pour un particulier, d’aménager une tombe royale et de lui accoler sa propre tombe. Les ostraca de cette tombe permettent de fixer l’année de réalisation du plafond, puisque les travaux de maçonnerie et la taille des pierres débutèrent le IV Peret 2 en l’an 7 de Thoutmosis III et s’étalèrent jusqu’à l’an 9. Comme l’ostracon n°80 précise que la porte de la chapelle fut ouverte le III Akhet 27 en l’an 11, on peut supposer que les travaux d’aménagement et de décoration, comme le dessin du plafond astronomique (tiré de l’observation), avaient été exécutés vers la fin des travaux d’aménagement en l’an 9 ou 10 (la célèbre expédition au pays de Pount, par exemple, est représentée sur un mur de soutènement du temple et est datée de l’an 9). Selon Dorman il y a deux types de difficultés pour dater les monuments de Senenmout: les différents monuments du vaste complexe de Deir el-Bahari ont vraisemblablement été construits en parallèle et la disgrâce posthume de Senenmout, ainsi que celle de la reine Hatshepsout, (disgrâces qui restent encore inexpliquées) ont entraîné de nombreux martelages et réinscriptions de cartouches, ce qui engendrent des dates contradictoires. Toutefois, la date du début de la tombe est l’an 7, or cette tombe n’est qu’un petit élément du vaste complexe et les deux années de construction semblent donc suffisantes pour achever le plafond (l’inauguration en l’an 11 fixe une date butoir). Enfin la coïncidence marquant l’ère du phénix a dû être représentée assez rapidement au début des travaux.

Sur la partie inférieure, on reconnaît les 12 cercles qui, nommés par les hiéroglyphes, représentent les 12 mois égyptiens. Au centre du panneau, séparant les cercles en deux groupes inégaux, un triangle long et étroit symbolise le méridien sur la pointe duquel se trouve un petit cercle. Celui-ci est relié au dessin schématique d’un taureau désigné du nom de Grande Ourse par un hiéroglyphe inscrit sur son corps. Les Égyptiens estimaient que les 7 étoiles principales de cette constellation figuraient un taureau ou plus exactement sa cuisse et que l’étoile (η) située à la pointe du méridien était l’Ursae majoris, la Grande Ourse. Si on prolonge (voir dessin) la lance du dieu hiéracocéphale figuré sous la Grande Ourse et le méridien, les deux lignes se rencontrent au pôle nord (déclinaison 90°), le méridien se trouvant lui-même sur l’équateur (déclinaison 0°). L’étoile dans le petit cercle (η Ursae majoris) est précisément située à 68,2° (en mesurant sa distance par rapport à l’équateur et en sachant que la distance totale allant de l’équateur au pôle représente 90°). Lorsqu’une étoile est située sur le méridien, elle occupe sa position la plus élevée (si c’est une étoile circumpolaire c’est aussi sa position la plus basse); on dit alors qu’elle culmine. La culmination jouait un grand rôle chez les Égyptiens, et celle de l’étoile η Ursae majoris se faisait la nuit du 18 au 19 mars à minuit avec une déclinaison de 68,2° à cette époque (ce qui confirme qu’il s’agit bien de la culmination de cette étoile). De plus, si on prolonge la lance vers l’arrière elle aboutit sur le mois 8 (IV Peret) qui débutait à mi mars à cette époque (autour de -1470) ce qui confirme l’identification.

La ligne verticale représente le méridien, la ligne du sol représente l’équateur (0°) et la ligne du plafond représente le pôle (90°). En prolongeant le côté incliné du méridien sur la partie supérieure, cette ligne coupe les orteils du pied gauche d’Orion (à égale distance des bords gauche et droit), c’est-à-dire RigelOrionis). En effet, les Égyptiens identifiaient Orion au dieu Osiris: son étoile principale Rigel (en arabe « pied ») a donné son nom à toute la constellation, s3ḥ signifiant « Orion » aussi bien que « Orteils ». L’agencement des 12 mois en 3 groupes de 4 permet de dater certains événements. Ces 12 mois de l’année égyptienne (qui compte 360 jours sans compter les 5 jours épagomènes) sont divisés par le méridien en 3 parties égales de 120 jours. Si la limite entre la 2e et la 3e est la nuit du 18 au 19 mars (culmination de l’étoile η Ursae majoris), celle entre la 3e et la 1ère se situe 120 jours plus tard, soit la nuit du 16 au 17 juillet. Cette dernière date correspond au lever héliaque de Sirius, l’étoile la plus brillante du ciel, et à la célébration du Nouvel an égyptien. Ce jour-là, la première saison de l’année égyptienne débutait: à la mi-juillet, le Nil commençait à inonder la Basse-Égypte. La limite entre la 1ère et la 2e partie se situait 120 jours plus tard, la nuit du 14 au 15 novembre. Durant cette nuit se déroulait un autre événement astronomique important: la culmination de Rigel (β Orionis) à minuit (remarque: l’année complète est découpée en 36 décans qui couvrent chacun une période de 10 jours).

mois 8 mois 9 mois 10 mois 11
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
19 mars 29 mars 8 avril 18 avril 28 avril 8 mai 18 mai 28 mai 7 juin 17 juin 27 juin 7 juillet
mois 12 mois 1 mois 2 mois 3
13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24
17 juil. 27 juil. 6 août 16 août 26 août 5 sept. 15 sept. 25 sept. 5 oct. 15 oct. 25 oct. 4 nov.
mois 4 mois 5 mois 6 mois 7
25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36
14 nov. 24 nov. 4 déc. 14 déc. 24 déc. 3 janv. 13 janv. 23 janv. 2 fév. 12 fév. 22 fév. 4 mars

À partir des éléments précédents, il est possible de dater astronomiquement le plafond, car un lever héliaque de Sirius le 16 juillet n’est possible qu’à une latitude de 30°N, soit autour d’Héliopolis, de même, le passage simultané sur le méridien, de Rigel (β Orionis) et de l’étoile de la Grande Ourse (η Ursae majoris) donne aussi une latitude de 30°N. À cause de la précession des équinoxes, la valeur de la déclinaison de la Grande Ourse a très légèrement varié d’environ 0,06′ par an (soit une dérive d’environ 3,47° par rapport à la position actuelle), ce qui permet de dater astronomiquement le plafond (en relevant sa valeur précise de 68,2° sur le dessin) en -1460 à +/- 10 ans, car l’œil humain ne peut séparer un angle apparent inférieur à 1′ (= 17×0,06′, ces 17 ans sont arrondis à 20 ans soit +/- 10 ans). Dans la partie supérieure du dessin représentant la partie méridionale du ciel, on reconnaît le dieu Orion debout dans une barque. À gauche, se trouve une femme, debout elle aussi, dans une barque. Il s’agit de la déesse Isis identifiée à Sothis. Suivent deux dieux hiéracocéphales portant une étoile sur la tête. Les hiéroglyphes qui les surmontent permettent de reconnaître Jupiter et Saturne. À l’extrême gauche, se trouve Vénus que les Égyptiens représentaient sous les traits d’un héron (bnw). La planète Mercure est également présente sous la forme d’une petite figure séthienne, au-dessus à droite de Vénus. Il manque Mars, la dernière des 5 planètes connues dans l’Antiquité. Son absence (barque vide) dans une carte céleste aussi soignée est d’autant plus remarquable que dans toutes les cartes plus tardives et, sans exception, plus schématiques, Mars suit dans une barque Jupiter et Saturne comme 3e dieu hiéracocéphale. La seule conclusion qui s’impose est que Mars n’était pas visible durant la nuit représentée dans la tombe de Senenmout. Un autre détail rend possible le calcul de l’année du plafond astronomique. On remarque auprès des figures d’Orion et de Jupiter des petits points déterminant la position exacte des deux astres. La ligne tracée près de Jupiter correspond sur la carte à tous les points de la même longitude qui ont la même ascension située entre 73° et 95°. Or, parmi les 50 années situées entre -1505 et -1455 (= -1480 +/- 25), une seule durant laquelle Jupiter eut, dans la nuit du 14 au 15 novembre, une ascension droite comprise entre 73° et 95° et où Mars n’était pas visible: c’est l’année -1463.

Le résultat précédent est très surprenant, car il semble que les prêtres astronomes, habituellement très précis dans leurs représentations, ont été particulièrement mal avisé de choisir cette année où la planète Mars est absente (cas unique dans les représentations égyptiennes), or il n’en est rien. En effet, l’observation de la forme et de la place des constellations d’Orion de Sirius et de Vénus explique la raison de leur choix.

Si Rigel correspond aux orteils d’Orion et les 3 étoiles alignés à sa ceinture, Sirius se situe par conséquent au niveau des chevilles de Sothis qui se trouve au même niveau que la tête du héron représentant Vénus. Ce héron, appelé phénix par les Grecs, inaugure le début du plafond à la partie supérieure gauche, le mois 1 inaugurant le début du plafond à la partie inférieure droite. Si la culmination de la Grande Ourse peut être datée le 14 novembre -1463, cette année a débuté au lever héliaque de Sirius du 17 juillet -1464 au mois 1. Or durant ce jour se produisait un phénomène exceptionnel qui n’arrive que tous les 103 ans: le lever héliaque de Sirius, l’étoile la plus brillante du ciel, coïncidait avec le coucher héliaque de Vénus, la planète la plus lumineuse. Cette coïncidence de dates inaugurait une nouvelle ère appelée « grande année » ou « renaissance du phénix » par les Grecs. L’observation astronomique représentée sur le plafond permet donc de dater l’an 9 de Thoutmosis III en -1463, ce qui fixe son accession en -1472 (= -1463 – 9).

L’astronomie permet de reconstituer l’événement extraordinaire qui s’est produit au début de la 9e année de Thoumosis III, quand s’ouvrait une nouvelle ère du « phénix » (représenté par un héron cendré). En -1464 le lever héliaque de Sirius avait lieu le 16 juillet à 2:06 UT (il suffit d’ajouter 2h10m au temps universel UT pour avoir le temps local à Thèbes, le soleil se levant à 2:51 UT soit à 5 heures locales, le solstice s’étant produit le 6 juillet) à Héliopolis (longitude 31°20 Est, latitude 30°05′ Nord). Il est ensuite possible de voir la carte du ciel telle qu’elle apparaissait durant cette nuit (datée astronomiquement du -1463*-07-16, azimut 90°, champ de vision 90°). L’image est obtenue pour un temps de 2:15 UT, soit 9 minutes après le lever de Sirius (Vénus, en bas à gauche, et Sirius, en bas à droite, apparaissent environ 2° au-dessus de l’horizon). L’étoile sur la tête du phénix représente donc le coucher héliaque de Vénus coïncidant avec le lever héliaque de Sirius, située au niveau des chevilles de Sothis (associée à Isis représentant Vénus), Rigel étant situé dans les orteils d’Orion. Le plafond astronomique de Senenmout décrit donc les phénomènes astronomiques qui se sont déroulés à partir de l’an 9 de Thoutmosis III marqué par le lever héliaque de Sirius et le coucher de Vénus, le 16 juillet -1464.