Approche scientifique d’une chronologie absolue
Le but de ce site est de fournir à l’historien, ou mieux à l’enquêteur, les outils pour obtenir des dates absolues grâce à des synchronismes datés par l’astronomie. Il s’agit d’une démarche scientifique qui nécessite peu de connaissances astronomiques, car de nombreux logiciels en ligne permettent de calculer précisément et aussi de visualiser les positions des astres depuis un endroit particulier (latitude et longitude) à une date donnée. Le meilleur moyen pour s’initier à cette méthode est d’examiner, soit les chronologies impériales, car elles sont riches en synchronismes et en phénomènes astronomiques, soit les chronologies contestées qui ne traitent que d’une date importante déterminée grâce à des synchronismes datés par un ou deux phénomènes astronomiques (le début de ce travail a été validé en 2004 par un Master2 en archéologie et histoire des mondes anciens à la Maison de l’Orient de l’Université Lyon2. Il aurait dû être validé par un doctorat mais la soutenance, prévue pour décembre 2007, a été suspendue puis annulée lorsque les membres du jury ont reçu des courriers malfaisants révélant mon appartenance religieuse et les mettant en garde contre une éventuelle infiltration de l’université (sic), sous-entendant que la chronologie israélite était une chronologie religieuse déguisée. Après m’être inscrit à l’INALCO avec un nouveau directeur de thèse, une deuxième soutenance avait été prévue pour décembre 2009, mais a également été annulée par la directrice, pour les mêmes motifs, voir la rubrique Auteur).
L’histoire telle que nous la connaissons aujourd’hui est née de la curiosité insatiable des auteurs grecs et surtout de l’un d’entre eux: Hérodote, qualifié à juste titre de père de l’histoire. Cet historien illustre sut extraire de la gangue des fables homériques un texte que l’on a pu considérer comme « historique », car fondé pour la première fois sur une datation précise des époques. Après Hérodote, l’Histoire aura enfin ses deux yeux: une géographie des événements (où se sont-ils produits?) et une chronologie (quand se sont-ils produits?). La fable restera, elle, borgne ou aveugle et donc sujette à caution (en grec le mot « Homère » signifie « caution »), avec le vague: « il était une fois dans un pays lointain… »
Par un grand paradoxe Hérodote eut de nombreux admirateurs, mais très peu d’imitateurs. Cicéron ne le désigne-t-il pas tout à la fois comme « père de l’histoire » et comme « affabulateur » (De Legibus I:1:5). Strabon va même jusqu’à écrire: On se fierait plus facilement à un Hésiode et à un Homère chantant les héros et aux poètes tragiques, qu’à un Ctésias, un Hérodote, un Hellanikos et leurs pareils (Géographie XI:6:3). La critique moderne[1]D. Gondicas, J. Boëldieu-Trévet – Lire Hérodote
Paris 2005 Ed. Bréal p. 284 lui a cependant rendu justice:
Grâce aux recherches actuelles en Orient, nous savons qu’Hérodote est un honnête enquêteur qui rapporte, dans l’ensemble, des choses précises correspondant à la réalité (…) quand des inscriptions ou la topographie sont comparées à ses propos, sa véracité est là aussi généralement confirmée. Ainsi les spécialistes des cultures orientales ne dédaignent pas confronter aujourd’hui les récits d’Hérodote aux données archéologiques, iconographiques ou mythologiques.
Comme le rappelle Soggin[2]J.A. Soggin – Histoire d’Israël et de Juda
Bruxelles 2004 Ed. Lessius p. 67. lorsqu’il traite de la méthodologie en histoire:
Le monde antique, en Orient comme en Occident, semble avoir été peu intéressé par les problèmes de chronologie, comme le signalait A. Momigliano et comme l’a rappelé récemment P. Daffinà. Aujourd’hui, le rapport entre histoire et chronologie est ressenti comme fondamental dans la mesure où la possibilité de dater les événements avec une certaine précision est fondamental pour l’historien. Tel n’était pas le cas dans l’Antiquité, ce qui explique une relative imprécision dans ce domaine.
À partir d’Hérodote, les historiens se sont efforcés de « reconstruire » une chronologie provenant des quelques relevés historiques des années de règne et des nombreuses données conservées par la tradition orale. Ce fut l’ancêtre de la méthode historique. Cette méthode s’est ensuite enrichie des informations provenant des documents datés. Cette deuxième amélioration: par « la méthode calendérique », supposait de bien connaître le fonctionnement du système de référence (calendriers, listes d’éponymes, numéros d’olympiades, etc.). Enfin, à partir du XXe siècle, les historiens ont utilisé les méthodes dites scientifiques: datation C14, dendrochronologie, astronomie, etc. Bien que chaque méthode ait ses avantages et ses faiblesses, celle qui s’appuie sur des phénomènes astronomiques présente un avantage incontestable, puisque le mouvement des corps célestes peut être rétrocalculé avec une très grande précision[3]La position des corps célestes peut être déterminée à 1 heure près vers -1000.. Cette méthode permet de transformer une chronologie relative en une chronologie absolue dans le cas d’un phénomène astronomique précisément décrit (éclipse, conjonction de planète, 1er croissant lunaire ou pleine lune, lever héliaque, etc.), rendant le phénomène observé unique sur une période donnée. Le principal intérêt de la chronologie scientifique fondée sur des phénomènes célestes précisément décrits est d’ancrer la chronologie historique sur des dates pivots et d’éviter les chronologies multiples (haute, basse et moyenne) et les réajustements avec leurs « effets domino ».
L’absence de chronologie scientifique en histoire constitue un des paradoxes les plus étonnants. Ainsi, même si les historiens considèrent la chronologie comme étant l’oeil de l’histoire, cette discipline n’existe toujours pas officiellement. Hérodote a donc eu beaucoup d’admirateurs mais peu d’émules, puisque parmi les 114000 thèses en histoire (ou articles universitaires) actuellement mises en ligne, seulement deux traitent de chronologie[5]Mais aucune de ces thèses n’utilise une datation des synchronismes par l’astronomie:
O.A. Toffteen – Ancient Chronology
Chicago 1907 The University of Chicago Press
P.J. Furlong – Aspects of ancient Near Eastern Chronology (c. 1600-700 BC)
2008 The University of Melbourne.. Le besoin est pourtant criant. En 1863 Oppert faisait commencer le règne d’Hammurabi en 2394, Thureau-Dangin (en 1927) abaissait cette date à 2003 et Gasche proposait (en 1998) de l’abaisser à 1696. Hammurabi a donc rajeuni d’environ 700 ans durant le 20e siècle! La chronologie grecque n’est pas mieux lotie puisque l’écart est cette fois de presque 1000 ans: la bataille fait rage entre les tenants de la chronologie haute (2100), moyenne (1900 ou 1600) ou basse (jusqu’à 1100 pour les extrémistes)[6]C. Mossé, A. Schnapp-Gourbeillon – Précis d’histoire grecque
Paris 1999 Éd. Armand Colin p. 33.. La chronologie égyptienne n’est pas épargnée non plus, comme le reconnaît Grimal au début de son Histoire de l’Égypte ancienne[7]N. Grimal – Histoire de l’Égypte ancienne
Paris 1988 Éd. Fayard p. 7.:
La tradition classique rejetait la civilisation égyptienne dans un flou dont les grandes querelles chronologiques, passées du XIXe siècle au nôtre, portent encore témoignage. Ces querelles opposent les partisans d’une chronologie dite «longue», généralement les plus éloignés d’un usage scientifique des sources documentaires, aux tenants d’une histoire moins poétique et plus tributaire des données de l’archéologie. Elles ont fini par s’apaiser, et l’on s’en tient généralement aujourd’hui à une chronologie « courte » sur laquelle tout un chacun, ou presque, s’accorde, à quelques générations près.
Cette remarque montre que l’utilisation scientifique des sources documentaires a produit un rajeunissement des chronologies classiques que Grimal qualifie fort justement de « poétiques ». En 1907, Toffteen, par exemple, grâce à la date sothiaque du papyrus Ebers, abaissait le début du règne d’Amenhotep Ier en 1554. Grimal abaisse cette date en 1526 en laissant croire que les autres égyptologues s’accordent globalement avec son choix. Il n’en est rien, car Yoyotte, une autre sommité de l’égyptologie, abaisse encore cette date en 1514. Même si le rajeunissement d’Amenhotep Ier reste de faible amplitude, soit 40 ans en un siècle, cette dérive chronologique prouve que les méthodes de datation utilisées manquent encore de rigueur.
En introduction de sa chronologie égyptienne, Clayton[8]P.A. Clayton – Chronique des Pharaons
Paris 2000 Éd. Casterman pp. 12,13. précise:
Avec toutes les informations chronologiques disponibles, on s’étonnera peut-être qu’il soit extrêmement difficile d’établir des dates absolues dans la chronologie égyptienne (…) Cela montre le flottement de la chronologie égyptienne qui est calculée essentiellement à partir des années de règne de chaque roi, lorsqu’elles sont connues. Ces périodes sont ancrées, en amont et en aval, aux trois levers héliaques de Sirius mentionnés ci-dessus. On reconnaît en général que la chronologie égyptienne est sur un terrain sûr à partir de 664 av. J.-C., c’est-à-dire au début de la XXVIe dynastie.
Malgré les réserves émises, cette remarque est encore très optimiste, car l’ancrage reste critiquable à cause d’éventuelles corégences. De plus, la précision des dates calculées à partir des levers héliaques de Sirius reste inférieure à celle des dates provenant de synchronismes avec la chronologie assyrienne[9]D.F. Mackey – Sothic Star Theory of the Egyptian Calendar: a Critical Evaluation
Sydney 1993 Ed. The University of Sydney.. L’obtention de dates absolues uniquement à partir de phénomènes astronomiques est insuffisante pour deux raisons: le phénomène observé peut avoir été mal décrit (ou mal compris) et l’aspect cyclique du phénomène empêche l’obtention d’une date unique, sauf si des synchronismes imposent une fourchette de dates permettant un choix unique. En 1950, Parker a proposé d’ancrer la chronologie égyptienne sur des dates lunaires[10]R.A. Parker – The Calendars of Ancient Egypt
in: Studies in Ancient Oriental Civilization N°26 (1950) Ed. University of Chicago., en s’appuyant aussi sur la datation des levers sothiaques pour obtenir un choix restreint de dates. Les égyptologues s’appuient actuellement sur ce travail unique pour débuter les règnes de Thoutmosis III en 1479 et de Ramsès II en 1279. Ces deux dates, considérées comme sûres, sont toutefois en contradiction avec celles obtenues à partir de synchronismes avec la chronologie babylonienne. L’an 19 de Ramsès II[11]W.A. Ward – The Present Status of Egyptian Chronology
in: Bulletin of the American Schools of Oriental Research 288 (1991) pp. 55,56., par exemple, coïncide avec l’accession de Kada?man-Enlil II (1264-1255), datant le début de Ramsès II en 1283 (= 1264 + 19) au lieu de 1279.
La méthode exposée ici permet d’obtenir des dates absolues en recoupant les dates de calendriers par des synchronismes historiques et des phénomènes astronomiques datés par l’astronomie (méthode déjà utilisée par Brind’Amour pour évaluer la chronologie romaine)[12]P. Brind’Amour – Le calendrier romain. Recherches chronologiques
Ottawa 1983 Éd. Université d’Ottawa p. 98.. Pour illustrer le principe et les avantages de cette Chronologie synchronisée (consultable en ligne sur Calaméo), quelques événements connus ont été examinés, comme la mort de personnages célèbres dont la datation est controversée (en commençant par les dates basses plus faciles à vérifier):
- La Chronologie achéménide synchronisée couvre une période allant de la chute de Babylone en octobre -539 à la fin de Darius III en octobre -331. Deux points nouveaux: présence d’une corégence de 10 ans entre Darius Ier et Xerxès Ier et une autre de 8 ans entre Artaxerxès Ier et son premier fils Darius B. Ces deux corégences modifient les dates habituelles des règnes de Xerxès Ier et d’Artaxerxès Ier.
- La Chronologie de la XXVIIe dynastie synchronisée évalue la chronologie achéménide datée selon le système égyptien. Point nouveau (également vérifié dans la Chronologie égyptienne synchronisée): le calendrier lunaire égyptien débute à la pleine lune et non à la première invisibilité (jour après la nouvelle lune).
- La Chronologie mésopotamienne synchronisée donne les chronologies babylonienne et assyrienne de -539 jusqu’au début du 2e millénaire avant notre ère. Point nouveau: l’absence d’intercalation dans le calendrier assyrien avant le règne de Tiglath-phalazar Ier, est confirmée.
- La Chronologie égyptienne synchronisée donne la chronologie complète des dynasties XVIII à XXVII. Point nouveau: idem que la Chronologie de la XXVIIe dynastie synchronisée.
- La Chronologie israélite synchronisée est établie uniquement à partir du texte massorétique et est comparée aux chronologies babylonienne, assyrienne et égyptienne jusqu’au début du 2e millénaire avant notre ère. Point nouveau: la chronologie israélite est aussi fiable que les trois précédentes sur la période étudiée.
La Chronologie israélite synchronisée est une chronologie scientifique car, même si elle utilise de nombreuses données bibliques, elle ne s’appuie que sur des synchronismes datés par l’astronomie pour établir des dates absolues et non sur des interprétations religieuses à partir de synchronismes symboliques. Selon cette approche, la « chronologie israélite » est établie à partir de ce processus scientifique et se distingue de la « chronologie biblique » qui provient, elle, d’une interprétation religieuse (ce qui explique par conséquent la multiplicité des chronologies selon l’appartenance religieuse de l’exégète). Certains exégètes catholiques, par exemple, font coïncider la naissance de Jésus avec le 25 décembre pour des raisons religieuses. En effet, cette date traditionnelle, mentionnée pour la première fois en 204 par Hippolyte de Rome[13]Commentaire sur Daniel IV:23., marquait le solstice d’hiver et le début de l’allongement des jours, elle fut choisie pour symboliser « la naissance du soleil invaincu » associée à « Jésus ressuscité », selon Justin[14]Apologie I:67:8.. La preuve la plus évidente que Jésus n’est pas né le 25 décembre est que, selon le texte de Luc 2:8-12, les bergers étaient dans les champs avec leurs troupeaux cette nuit-là. La saison des pluies commençant en automne, le soir les troupeaux étaient mis à l’abri. Kislev, le 9e mois du calendrier juif, était froid et pluvieux[15]Jérémie 36:22; Esdras 10:9,13. en Israël, et Tébeth (décembre/janvier) enregistrait les températures les plus basses de l’année, les hauteurs se recouvrant parfois de neige. La présence de bergers dans les champs s’accorde, par contre, avec une naissance datée en Tishri (septembre/octobre), mois marquant la fin de l’été.
Certaines interprétations religieuses impliquent des bouleversements importants dans la chronologie. Les exégètes juifs[16]H. Goldwurm, N. Scherman – Daniel: la Bible commentée
Paris 2001 Éd. du Sceptre p. 334., par exemple, qui se réfèrent au Seder Olam Rabbah (rédigé autour de 160) pour établir leur « chronologie biblique » reculent les règnes des rois perses d’environ 170 ans et datent le début du règne de Cyrus de 369 à 367 au lieu de 539 à 530. Le Seder Olam a modifié la chronologie perse, car elle servait à calculer la prophétie des 70 semaines (Daniel 9:24-27), sujet de polémiques avec les chrétiens[17]P. Grelot – L’espérance juive à l’heure de Jésus
Paris 1994 Éd. Desclée 318-325, pour faire coïncider la mort du messie de la 70e semaine avec Simon Bar Kokhba plutôt qu’avec Jésus[18]F. Nolen Jones – The Chronology of the Old testament
Green Forest 2007 Ed. Master Books pp. 295-299.. Les exégètes témoins de Jéhovah, pour établir leurs calculs messianiques, font coïncider le retour du Messie (apparaissant à la fin des 7 temps, selon une interprétation de Daniel 4:25) avec la 1ère guerre mondiale en 1914, ce qui les conduit à modifier trois chronologies bien établies: le règne babylonien de Nabuchodonosor II (605-562) change en 624-582, le règne égyptien de Nékao débute en 629, au lieu de 609, et le règne assyrien d’Assur-uballit II finit en 629, au lieu de 609. Toutes ces « chronologies bibliques » sont donc des chronologies religieuses et non des chronologies scientifiques s’appuyant sur des dates absolues.
Pour arrêter les polémiques (de type chronologique) avec les chrétiens, notamment après le désastre de la tentative de restauration de Bar-Kokhba (en 135), les Juifs dissuadèrent leurs coreligionnaires d’effectuer des calculs messianiques[19]Talmud (Sanhedrin 97b).. Par contre, les chrétiens continuèrent leurs calculs pour déterminer le retour du Messie. Dans l’ouvrage intitulé Lettre de Barnabé[20]Lettre de Barnabé XV
in: Les Pères Apostoliques 1991 Éd. Cerf pp.301-303. (rédigé entre 115 et 135), on lit:
Du sabbat, il est fait mention dès le commencement, à la création: « Dieu fit en six jours les oeuvres de ses mains; le septième jour elles étaient achevées; et il chôma le septième jour et le bénit ». Faites attention, mes enfants, à ce que signifient ces mots: « Il acheva son oeuvre en six jours ». Cela veut dire qu’en six mille ans, le Seigneur achèvera toutes choses, car pour lui un jour signifie mille années. C’est lui-même qui l’atteste par ces mots: « Voici, un jour du Seigneur sera comme mille années ». Donc, mes enfants, en six jours, c’est-à-dire en six mille ans, toutes choses auront achevé leur cours. « Il chôma le septième » veut dire: lorsque son fils sera venu mettre une fin au temps de l’injustice, juger les impies, métamorphoser le soleil, la lune et les étoiles, alors il chômera pleinement le septième jour.
Justin dans son Dialogue avec Tryphon (rédigé vers 148), reprendra ce calcul des mille ans messianiques ajoutés après les six jours de mille ans de la création. Peu après, en 202, Hippolyte rédigea son traité Du Christ et de l’Antéchrist et son Commentaire de Daniel, dans lesquels il fixa, selon une chronologie sommaire tirée de la Septante, la date de la création du monde vers -5500 (ce qui laissait espérer l’arrivée du messie glorieux vers 500 de notre ère). Cependant, deux grands théologiens, Augustin et Jérôme, exprimèrent de sérieux doutes sur l’interprétation littérale du millénium et par conséquent sur certaines spéculations eschatologiques. Puis, en 431, le concile d’Éphèse parla, concernant le millénarisme, de « divagations et dogmes fabuleux » ce qui aboutira vers la fin du 5e siècle au décret de Gélase mettant en garde contre l’interprétation littérale du chapitre 20 du livre de l’Apocalypse, reprise dans les écrits millénaristes de Tertullien, Lactance, Commodien de Gaza et Victorin de Pettau[21]J. Delumeau – Mille ans de bonheur
1995, Paris Éd. Fayard pp. 21-32., qui devenaient donc du même coup « hérétiques ». Malgré ces mises en garde, les écrits de Joachim de Flore (1130-1202) relancèrent grandement les espoirs d’un retour messianique (annoncé pour 1260 à cette époque). Suite à ces prédictions, et aux troubles qu’elles engendrèrent, le pape Léon X décida en 1516, lors du cinquième concile de Latran, d’interdire aux Catholiques, sous peine d’excommunication, de prédire la date d’apparition de l’Antéchrist et du jugement dernier.
Une chronologie scientifique doit répondre à deux critères élémentaires: elle doit être non contradictoire et en accord avec toutes les dates pivots de l’histoire fondées sur des synchronismes historiques ou des phénomènes astronomiques précisément datés. Les synchronismes donnés en Genèse, par exemple, sont différents suivant la Bible de référence[22]E. Nodet – Le Pentateuque de Josèphe
Paris 1996 Éd. Cerf pp. 72-83. (Luc 3:24-26 ne donne pas de chiffres mais reprend la liste de la Septante):
| Genèse 11:10-26 | Texte massorétique | Pentateuque samaritain | Septante | Nouveau Testament | Antiquités juives I:149 |
| Sem | 2 | 2 | 2 | (2) | 12 |
| Arpakshad | 35 | 135 | 135 | (135) | 135 |
| Kainan | - | - | 130 | (130) | - |
| Shélah | 30 | 130 | 130 | (130) | 130 |
| Èber | 34 | 134 | 134 | (134) | 134 |
| Péleg | 30 | 130 | 130 | (130) | 130 |
| Réu | 32 | 132 | 132 | (132) | 132 |
| Serug | 30 | 130 | 130 | (130) | 130 |
| Nahor | 29 | 79 | 79 | (79) | 120 |
| Térah | 70 | 70 | 70 | (70) | 70 |
Ces critères éliminent les chronologies extraites de la Septante (utilisée par les premiers chrétiens), car elles sont incohérentes: Mathusalem aurait survécu au Déluge de 14 ans[23]M. Harl – Genèse in: Bible d’Alexandrie.
1986 Paris Éd. Cerf pp. 120-124. (à la nage?). Le texte massorétique de la Bible, ayant été remarquablement bien conservé (comme l’ont prouvé les textes de Qumrân) sert à établir la chronologie scientifique de la Bible. Thiele[24]E.R. Thiele – The Mysterious Numbers of the Hebrew Kings
Grand Rapids 1983 Ed. The Zondervan Corporation pp. 10,44-46,70,71,90,91. a reconstitué une chronologie israélite à partir de ce texte en se servant de synchronismes. Il a pu montrer les points suivants (non explicités dans la Bible): les règnes en Judée débutaient en Nisan par une accession et les règnes en Samarie débutaient en Tishri sans accession, puis avec une accession à partir de Joram le fils d’Achab. Bien que de nombreux synchronismes avec la chronologie assyrienne soient satisfaisants, il les a malheureusement utilisés pour ancrer la chronologie israélite sans tenir compte des corégences, ce qui a faussé ses calculs d’environ 45 ans. En fait, la chronologie israélite imposait certaines corégences (Darius/Xerxès, Sargon/Sennachérib)[25]F. Nolen Jones – The Chronology of the Old Testament
Texas 2005 Ed. Master Books pp. 160-198., en accord avec les autres chronologies synchronisées. Le texte biblique ne peut cependant être recoupé chronologiquement qu’à partir d’Abraham, car avant cette période les synchronismes fiables font défaut[26]Selon le M.T., le déluge aurait eu lieu en -2390, mais selon la Septante il faudrait reculer cette date de 730 ans, soit en -3120, valeur proche de celle donnée (718 ans) par l’historien nommé Démétrius (vers 220-200) cité par Eusèbe (Préparation évangélique IX:21:18). Or, avec une croissance démographique de 2% par an, il faut 700 ans pour passer de 1 à 1 million de personnes (époque d’Abraham et des grandes pyramides). De même, le plus vieil arbre connu, un pinus longaeva daté par la dendrochronologie, serait né en -2833, ce qui repousserait le Déluge avant cette date..
La vérité historique est-elle accessible?
La reconstitution d’une biographie repose sur une conviction ou une croyance: il est possible d’approcher voire d’établir la « vérité ». Mais cette conviction est-elle rationnelle? En effet, est-il possible d’établir le passé de façon fiable alors qu’un historien ne peut s’appuyer que sur des témoignages sujets à l’erreur et aux mensonges? En outre, les choix des historiens ne reflètent-ils pas simplement les choix politiques de leur époque: « nos ancêtres les Francs », remplacé par « nos ancêtres les Gaulois », qui pourrait être remplacé à son tour par « nos ancêtres les Celtes » ou « nos ancêtres les Indo-aryens », suivant les opinions politiques revendiquées ou implicites de l’auteur?
Le mot « histoire » vient du grec historia (enquête), lui-même dérivé de la racine histôr (qui sait). On distingue généralement l’histoire du mythe, comme la vérité s’oppose au mensonge, puisque « mythe » vient du mot grec muthos (légende, fable) signifiant au départ une « parole non rationnelle » c’est-à-dire un « récit fictif » par opposition à une « parole rationnelle »: le logos, le « récit logique ou scientifique ». Les premiers qui cherchèrent à séparer les mythes (fables ou légendes) de l’histoire « avérée » grâce à des enquêtes précises furent des Grecs tels que Hécatée de Milet au 6e siècle avant notre ère. Mais le « premier » à chercher une histoire authentiquement crédible, préférant une lecture critique et chronologique à la transmission traditionnellement crédule, fut incontestablement Hérodote, surnommé, du reste, « le père de l’histoire ». À partir d’Hérodote, les historiens ont commencé à prendre leurs distances par rapport à « l’histoire reçue » de l’époque, constituée par les récits fabuleux d’Homère. Les exploits de dieux ou de héros, ne s’étant plus jamais reproduits depuis cette lointaine époque, devenaient difficiles à croire. Pour trier le bon grain (l’histoire) de l’ivraie (les mythes), certains sceptiques commencèrent à mener enquête avec l’objectif de séparer le crédible de l’incroyable. L’examen de leurs critères « d’authenticité » est particulièrement instructif.
Parvenu au 8e des 10 livres que compte sa description de la Grèce, Pausanias en vient à écrire:
Au début de mes recherches, je ne voyais que sotte crédulité dans nos mythes; mais, à présent que mes recherches portent sur l’Arcadie, je suis devenu plus prudent. À l’époque archaïque, en effet, ceux qu’on appelle les Sages s’exprimaient par énigmes plutôt qu’ouvertement et je suppose que les légendes relatives à Cronos sont un peu de cette sagesse.
Cet aveu tardif nous apprend donc rétrospectivement que Pausanias n’a pas cru un seul instant le flot de légendes qu’il nous a méticuleusement rapportées. On songe à un autre aveu tout aussi tardif, celui d’Hérodote, lorsqu’il se demande si les Argiens ont trahi la cause grecque (en -480) et s’ils se sont vraiment alliés aux Perses, prétendant avoir le même ancêtre mythique qu’eux, à savoir Persée. Pour ma part, écrit Hérodote[27]Enquête VII:152., mon devoir est de dire ce qu’on m’a dit, mais non pas de tout croire, et ce que je viens de déclarer là vaut pour tout le reste de mon ouvrage. Hérodote rapportait donc, mais sans garantie! Aujourd’hui un historien qui avouerait relater à ses confrères, et par extension à toute la communauté, des faits ou des légendes auxquels lui-même ne croit guère serait considéré comme gravement défaillant au regard de la déontologie. Les historiens anciens, s’ils se faisaient peut-être une idée différente de la probité, visaient surtout un public plus disparate, sans doute tout aussi hétérogène que celui d’un journal moderne. Ils n’entendaient pas établir la véracité des récits rapportés mais cherchaient seulement à les compiler, laissant au lecteur le soin d’apprécier lui-même leur degré de réalité. Pausanias, lui, semble néanmoins avoir cherché à trier le bon grain de l’ivraie; il a ainsi extrait de la légende de Thésée le noyau authentique. Comment l’a-t-il fait? Au moyen de ce que nous appelons « la doctrine des choses actuelles »: le passé est semblable au présent, ou, si l’on préfère, le merveilleux n’existe pas. De nos jours, s’il existe toujours des rois, on ne voit guère d’hommes à tête de taureau; conclusion: le Minotaure n’a jamais existé, et Thésée, lui, fut tout simplement un roi. Pas de doute pour Pausanias quant à l’historicité de Thésée de même que, 5 siècles avant lui, Aristote n’en doutait pas davantage.
L’attitude critique qui réduit le mythe au vraisemblable est toute récente. L’attitude de l’historien grec ordinaire était différente: selon son humeur, il tenait la mythologie pour des contes de vieille femme crédule ou bien il conservait, devant le merveilleux antique, une attitude telle que la question de l’historicité était évacuée. L’attitude critique, celle de Pausanias, d’Aristote et même d’Hérodote, consiste à voir dans le mythe une tradition orale, une source historique, qu’il faut critiquer. C’est de l’excellente méthode, mais elle soulève un problème quasi insoluble. La problématique est la suivante: la tradition mythique transmet un noyau authentique qui, au cours des siècles, s’est entouré de légendes, « la gangue mythique »; seules ces légendes font difficulté, mais non le noyau. C’est à propos de ces adjonctions légendaires, et d’elles seulement, que la pensée de Pausanias a évolué, comme on l’a vu. En dépit des apparences, la critique du mythe par les Anciens ressemble en partie à la nôtre: quand nous saluons dans la légende une histoire amplifiée par le « génie populaire », un Grec y voyait plutôt une vérité altérée par la naïveté populaire; le noyau est forcément authentique, puisque les petits détails n’ont rien de merveilleux (noms des héros, généalogies, etc.), ils sont « vrais ». Le paradoxe est bien connu: si l’on professe que les légendes transmettent en général des souvenirs collectifs à partir d’un noyau véridique, on croira à l’historicité de la guerre de Troie; si on les tient pour des fictions, on refusera d’y croire et on les interprétera tout autrement, y compris les données lacunaires, donc très équivoques, fournies par les fouilles archéologiques.
Le choix d’une méthode nécessite par conséquent une interrogation préliminaire: Qu’est-ce que le mythe? Est-ce de l’histoire dégradée, de l’histoire embellie, une illusion collective, une allégorie? Comment les Grecs y répondaient-ils eux-mêmes? Vaste question qui nous donnera l’occasion de constater que le sentiment de la vérité est souvent très large, il déborde aisément sur le mythe. Pour reprendre les propos désabusés de Pilate à Jésus: Qu’est-ce qui est vrai?[28]Jean 18:38.. Comme l’ont craint les Grecs, toute réponse butte sur cette objection infernale: « prouve ta preuve », ouvrant une redoutable boîte de Pandore.
Une deuxième raison qui conduisit à suspecter le mythe est l’apparition de spécialistes du vrai, enquêteurs ou historiens qui, en tant que professionnels du renseignement, en vinrent à faire autorité. À leurs yeux, il fallait que les mythes concordent avec le reste de la réalité puisqu’ils se donnaient pour réels. Enquêtant en Egypte, Hérodote y découvre un culte d’Héraclès (un dieu étant partout un dieu, comme un chêne est partout un chêne, chaque peuple lui donnant seulement un nom différent, si bien que les noms divins, comme les noms communs, peuvent se traduire d’une langue à l’autre). La date que les Egyptiens assignaient à cet Héraclès ne coïncidant pas du tout avec la chronologie légendaire des Grecs, Hérodote essaya de résoudre la difficulté en se renseignant sur la date que les Phéniciens attribuaient à leur propre Héraclès, et son embarras ne fit que croître. Seule conclusion possible, Héraclès était bien un dieu très ancien, ce que tous acceptaient, et on ne pouvait se sortir de cette chronologie discordante qu’en distinguant deux Héraclès! Ce n’était pas tout.
Les Grecs disent beaucoup d’autres choses inconsidérément; non moins crédule est un mythe qu’ils disent sur Héraclès: quand celui-ci vint en Egypte… les habitants de ce pays auraient entrepris de l’immoler à Zeus, mais Héraclès ne se serait pas laissé faire et les aurait tous tués.
Nouvelle impossibilité, proteste Hérodote, car les Egyptiens ne sacrifient pas d’êtres vivants, comme le savent ceux qui connaissent leurs lois. De plus cet Héraclès n’était encore qu’un homme, à ce qu’on dit (il ne devint dieu qu’à sa mort); or: serait-il naturel qu’un seul homme parvienne à en tuer des myriades d’autres?. On voit combien le comportement d’Hérodote envers l’histoire admise et transmise est différent de ses prédécesseurs. Il vérifie et éprouve ses sources: Quelle est la capitale de ce royaume? Quels sont les liens de parenté d’Untel? À quelle date est apparu Héraclès? Hérodote est donc le père des « enquêteurs ».
Deux domaines sont distingués: les dieux d’un côté et les héros de l’autre. La critique grecque des générations héroïques consista à transformer les héros en de simples hommes: « les générations humaines ». Dès lors, l’histoire humaine commence avec la guerre de Troie. Le premier acte de cette critique était d’éliminer de l’histoire l’intervention visible et encombrante des dieux. L’existence même de ces dieux n’était absolument pas mise en doute; mais comme les dieux demeurent invisibles aux hommes, il devait en être de même avant la guerre de Troie. Le merveilleux homérique sur ces dieux n’était donc qu’une invention ou de la crédulité. Il existait bien une critique des croyances religieuses mais elle était très différente de la nôtre: si quelques penseurs nièrent complètement l’existence des dieux quels qu’ils fussent, l’immense majorité des philosophes et des beaux esprits de l’époque critiquaient moins les dieux en eux-mêmes qu’ils n’en cherchaient une idée qui ne fût pas indigne de la majesté divine. La critique religieuse consistait à sauver les apparences en éliminant les comportements les plus grotesques des sphères divines; il fallait épurer le mythe de toute superstition. La critique des mythes héroïques sauvait les héros en les rendant aussi vraisemblables que les simples mortels.
Suivant ses goûts et sa culture, il y avait tel lecteur qui avait une exigence de vérité et tel autre qui n’en avait aucune. Un texte de Diodore va nous éclairer. Il est malaisé, dit cet historien, de raconter l’histoire des temps mythiques ne serait-ce qu’à cause de l’imprécision de la chronologie; en raison de cette imprécision beaucoup de lecteurs ne prennent pas au sérieux l’histoire mythique. De plus les événements de cette époque éloignée sont trop reculés et trop invraisemblables pour qu’on y croie aisément. Que faire? Les exploits d’Héraclès sont aussi glorieux que surhumains;
Ou bien on passera sous silence certains de ces hauts faits, et la gloire du dieu en sera amoindrie, ou bien on les racontera tous et on ne trouvera pas créance. Car certains lecteurs exigent injustement la même rigueur dans les vieilles légendes que dans les événements de notre période; ils jugent des exploits qui sont contestés d’après la vigueur physique telle qu’elle est dans les conditions actuelles et se représentent la force d’Héraclès sur le modèle de la faiblesse des hommes actuels.
Conclusion de Diodore: à vouloir à tout prix appliquer le principe des choses actuelles, on finit par tout rejeter en bloc et ainsi à manquer de respect pour les héros. Il écrit:
En matière d’histoire légendaire, il ne faut pas réclamer âprement la vérité, car tout se passe comme au théâtre: là, nous ne croyons pas à l’existence de Centaures mi-humains et mi-animaux, ni à celle d’un Géryon à trois corps, mais nous n’en agréons pas moins les fables de ce genre et, en y applaudissant, nous rendons hommage au dieu, car Héraclès a passé sa vie à rendre la terre habitable.
Hérodote distinguait déjà à son époque les générations héroïques de celles qui les suivirent: les générations humaines. Quatre siècles plus tard, lorsque Cicéron discourra sur un songe d’immortalité et qu’il donnera à ce rêve le caractère d’une idylle aux champs élyséens, il se réjouira de penser que, dans ces doctes prairies, son âme conversera avec celle du sage Ulysse ou du sagace Sisyphe. Si la rêverie de Cicéron avait été moins féerique, il se serait plutôt promis de s’entretenir avec des figures historiques romaines: Scipion, Caton ou Marcellus, dont il évoque la mémoire quatre pages plus loin. Varron, érudit romain, est plus prosaïque: selon lui, de Deucalion au déluge s’étendait l’âge obscur; du déluge à la première olympiade, où la chronologie devenait assurée, c’était l’âge mythique, ainsi appelé parce qu’il comporte beaucoup de fables; puis de la première olympiade (en -776) à l’époque de Varron et de Cicéron, s’étendait l’âge historique où les événements sont rapportés dans des livres d’histoires véridiques. Les doctes, on le voit, ne sont pas disposés à s’en laisser conter mais, premier paradoxe à nos yeux, ils doutent facilement des dieux et peu des héros. Cicéron bien qu’il paraisse avoir un tempérament religieusement froid et se montre incapable en ce domaine de professer ce à quoi il ne croit guère, adhère cependant aux héros. Tout lecteur de son traité sur la nature des dieux conviendra qu’il ne croit pas beaucoup à ceux-ci et qu’il ne tente même pas de faire croire le contraire par calcul politique. Il laisse apparaître qu’à son époque les individus se partageaient comme en la nôtre en matière de religion. Castor et Pollux étaient-ils réellement apparus à un certain Vatiénus sur un chemin aux environs de Rome? On en discutait entre dévots à l’ancienne mode et sceptiques. On se partageait aussi sur ces fables. Selon Cicéron, l’amitié de Thésée et de Pirithoos et leur descente aux Enfers n’est qu’une histoire fabuleuse, mais le même Cicéron, qui ne croit ni à l’apparition de Castor et de son frère, ni sans doute à leur existence, admet tout aussi pleinement l’historicité d’Enée et de Romulus. Historicité mise en doute seulement au 19e siècle (Romulus n’a pas pu être élevé par une louve)[29]L’étude des enfants sauvages a montré qu’il leur était impossible d’apprendre à parler et d’avoir une vie sociale..
Autre paradoxe: presque tout ce qu’on raconte de ces personnages est nimbé de fable, mais le total de tous ces zéros n’est pas zéro et Thésée a bel et bien existé! Au tout début de son Traité des lois, Cicéron badine sur la prétendue apparition de Romulus après sa mort et sur les entretiens du bon roi Numa avec sa nymphe Egérie. De même, dans sa République, il ne croit pas non plus que Romulus soit le fils du dieu Mars qui aurait engrossé une Vestale: fable vénérable, mais fable tout de même. Il ne croit pas davantage à l’apothéose du fondateur de Rome: la divinisation posthume de Romulus n’est qu’une légende bonne pour les naïfs. Romulus n’en est pas moins un personnage historiquement authentique. Cicéron trouve toutefois curieux que sa divinisation ait été inventée en plein âge historique (elle s’est produite après la septième olympiade). De Romulus et de Numa, Cicéron met tout en doute, sauf leur existence même. Plus précisément, voilà un troisième paradoxe: tantôt les doctes paraissent très sceptiques sur la fable et l’envoient promener en quelques mots bien sentis, tantôt ils semblent redevenir crédules chaque fois qu’ils veulent apparaître comme des penseurs sérieux et responsables. Mauvaise foi, demi-croyance? Non, mais plutôt un sentiment partagé entre un rejet complet du merveilleux et une conviction qu’il était impossible de mentir radicalement.
La fable est-elle vraie ou fausse? À leurs yeux elle est suspecte; tout au plus des contes de bonne femme. Les différentes cités doivent leur origine à quelque dieu, héros ou fondateur, écrit un rhéteur: De ces différentes explications, celles qui sont divines ou héroïques sont légendaires (mythes) et celles qui sont humaines sont plus dignes de créance. Le mythe n’est plus perçu de la même manière depuis l’époque archaïque, période située avant la guerre de Troie. Quand un auteur ne prend plus à son compte un récit, il le rapporte au style indirect. Les Grecs, eux, cherchaient à extraire une vérité de son magma de mensonges; ils se demandaient à qui est la faute: est-ce de la candeur, de la naïveté ou de la crédulité? Par candeur on prête foi à « ce qui se mêle de faux au fond historique », et ce sont ces faussetés, mêlées au fond historique, qui s’appellent le mythe. La candeur est la vraie responsable des mensonges; il y aurait moins de fabulateurs s’il y avait moins de naïfs. « L’antique crédulité » explique que la plupart des mythes remontent aux époques anciennes. Si les faits initiaux sont vrais, les légendes se multiplient avec le temps: plus une tradition est ancienne et plus le mythe l’encombre et la rend moins digne de foi. Pour les modernes, par contre, c’est l’âme populaire qui agrandit les grands faits nationaux; la légende a pour origine le génie des peuples qui fabule pour dire ce qu’il accepte de considérer pour vrai. Ce qui est le plus vrai dans les légendes, c’est précisément le merveilleux, car là se traduit l’émotion de l’âme nationale, et cette émotion a réellement existé. Anciens et modernes croient à l’historicité de la guerre de Troie mais, pour des raisons opposées, nous y croyons à cause de son merveilleux, mémoire d’une véritable émotion: ils y ont cru malgré le merveilleux. Pour les Grecs, la guerre de Troie avait existé parce qu’une guerre n’a rien de merveilleux: si l’on ôte d’Homère le merveilleux, il reste cette guerre. Pour les modernes, la guerre de Troie est vraie à cause du merveilleux dont Homère l’entoure: seul un événement authentique ayant ému l’âme nationale donne naissance à l’épopée et à la légende. Pour les Grecs, le merveilleux est la « gangue » du vrai, pour nous il en est le « résidu ». Les événements historiques sont uniques et à cause de cette singularité ne peuvent faire l’objet d’une démonstration même quand ils sont authentiques; ils restent à tout jamais non reproductibles et échappent par conséquent à la démarche scientifique.
Le temps mythique n’avait aucune consistance; autant se demander si les aventures du Petit Poucet se sont déroulées avant ou après celles de Cendrillon. Toutefois, dans les mythes, les héros avaient un arbre généalogique; il arrivait aussi qu’une prédiction annonçât à un héros que les malheurs de sa famille prendraient fin cinq ou dix générations après lui. Des mythographes purent donc établir très tôt une chronologie des générations mythiques; on cessa d’en être réduit à dire: Il était une fois un roi et une nymphe. On put triompher de ceux qui doutaient des légendes parce qu’elles ne comportaient pas de chronologie et, grâce aux synchronismes, on put distinguer les fausses légendes des vraies. Déjà Isocrate put venger Busiris des calomnies d’un rhéteur en prouvant que Busiris était antérieur de six siècles à cet Héraclès qui, prétendait-on, l’aurait puni de certains crimes. L’étude de la langue devint non moins cohérente; on discuta et dissipa des homonymies (Pausanias établit que le Télamon dont on voit le tombeau à Phénée n’est pas le père d’Ajax mais un obscur homonyme). Il fallut aussi dédoubler certains événements. Comme la plus ancienne victoire olympique dont le souvenir s’était conservé remontait à -776, on en avait conclu que cette date était également celle de la fondation du concours; mais puisqu’on savait qu’Apollon avait été vainqueur d’Hermès et d’Arès à Olympie, il avait fallu imaginer qu’un premier concours olympique avait été institué en des temps très anciens puis était tombé en désuétude et avait été renouvelé en -776. Invention de quelque historien à la Diodore, ou de quelque philologue pour qui les textes sont la réalité même. Strabon et Pausanias, pour leur part, n’y croient pas un instant; ils se font des dieux une conception moins puérile. Il demeure que cette obsession d’une chronologie rigoureuse est significative.
La loi du genre historique voulait et veut encore qu’on raconte les événements en donnant leur date, au jour près s’il est possible. Pourquoi cette précision souvent inutile? Parce que la chronologie est l’oeil de l’Histoire, qui permet de contrôler ou de réfuter les hypothèses. Il est vrai qu’elle le permet, mais ce n’est pas pour cela qu’on y attache tant de prix; la chronologie, comme aussi bien la géographie et l’étude de la langue, se suffit d’abord à elle-même. Si l’on veut voir à quel point la rigueur, la méthode, la « critique des sources », servent peu en ces domaines, il suffira de citer ces lignes où V. Leclerc entend réfuter Niebuhr:
Proscrire l’histoire d’un siècle, parce qu’il s’y mêle des fables, c’est proscrire l’histoire de tous les siècles. Les premiers siècles de Rome nous sont suspects à cause de la louve de Romulus, des boucliers de Numa, de l’apparition de Castor et Pollux. Effacez donc alors de l’histoire romaine toute l’histoire de César, à cause de l’astre qui parut à sa mort, et celle d’Auguste, puisqu’on le disait fils d’Apollon déguisé en serpent[30]V. Leclerc – Des journaux chez les Romains.
Paris, 1838, p. 166..
On voit que ce scepticisme n’a pas pour fondement la distinction des sources primaires et secondaires mais s’inspire plutôt de la critique biblique élaborée par les penseurs du 18e siècle.
Dans ses recherches arcadiennes, Pausanias (115-180) déclare: J’ai appris cela par ouï-dire, et tous mes prédécesseurs aussi[31]Description de la Grèce VIII;10,2.. De même, c’est par ouï-dire qu’est connue l’histoire de Tirésias (IX:33,2). Cela veut dire que Pausanias et ses prédécesseurs (que nous considérerions comme les sources de Pausanias) n’ont pas vu la chose de leurs yeux (IX:39,14), mais n’ont fait que transcrire ce que la tradition orale disait. Les expressions les gens du pays disent que ou les Thébains racontent peuvent très bien recouvrir chez Pausanias ce que nous appellerions une source écrite; mais cet écrit n’est pas une source aux yeux de Pausanias: il a pour source la tradition, évidemment orale, dont il n’est que la transcription. Pausanias distingue très bien la source primaire (ouï-dire) et les sources secondaires. Ses prédécesseurs, nous les connaissons: Pausanias mentionne incidemment et une fois pour toutes, au début de ses recherches arcadiennes, Asios, poète épique qu’il a beaucoup lu et qu’il cite assez souvent ailleurs: Il y a ces vers d’Asios sur ce sujet (VIII:1,4); sept lignes plus haut, Pausanias écrivait: « Les Arcadiens disent que ». Asios (-600?) reproduit, dirions-nous, les traditions arcadiennes. La seule vraie source, pour Pausanias, est le témoignage des contemporains de l’événement, de ceux qui y ont assisté; c’est donc une perte irréparable si ces contemporains négligent de transmettre par écrit ce qu’ils ont vu (I:6,1). Cette source, orale ou écrite, les historiens ne font en fait que la reproduire; ils compilent sans cesse la version présumée correcte de l’événement. La chose va de soi, si bien qu’ils ne citent leur source que s’ils s’en écartent; ainsi Pausanias ne cite Hiéronyme de Cardia (I:9,8) qu’au moment de se séparer de lui sur un détail. La vérité est anonyme, seule l’erreur est personnelle. Paradoxalement, comme l’écrit Renan:
La haute Antiquité n’avait pas l’idée de l’authenticité du livre; chacun voulait que son exemplaire fût complet et y faisait toutes ses additions nécessaires pour le tenir au courant. A cette époque, on ne recopiait pas un texte: on le refaisait, en le combinant avec d’autres documents. Tout livre était composé avec une objectivité absolue, sans titre, sans nom d’auteur, incessamment transformé, recevant des additions sans fin[32]Renan – Œuvres complètes, vol. VI
Paris 1953 Éd. Calmann-Lévy p. 52..
Les Grecs croyaient-ils à leur mythologie, comme se le demande Veyne en manière de boutade? La réponse est malaisée[33]P. Veyne – Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?
Paris 1983 Éd. Seuil., car qu’est-ce que « croire »? Tous ne croyaient pas que Minos continue à être juge aux Enfers, ni que Thésée ait combattu le Minotaure, et ils savaient que les poètes « mentent ». Toutefois, leur manière de ne pas y croire nous laisse pantois. Pour eux Thésée avait existé; il faut seulement épurer le Mythe par la Raison et réduire la biographie du compagnon d’Hercule à son noyau historique. Quant à Minos, Thucydide, au terme d’un prodigieux effort de pensée, dégage à son sujet le même noyau: De tous ceux que nous connaissons par ouï-dire, Minos fut le plus ancien qui ait eu une flotte; le père de Phèdre, l’époux de Pasiphaé, n’est plus qu’un roi qui fut maître de la mer.
L’épuration du récit mythique par la science n’est pas un épisode de la lutte éternelle entre la superstition et la raison qui ferait la gloire du génie grec par son triomphe de la science sur le mythe dans un combat où s’opposent l’erreur et la vérité. Loin d’être un triomphe de la raison, l’épuration du mythe par la science est un programme paradoxal: pourquoi les Grecs se sont-ils escrimés en vain à vouloir séparer le bon grain de l’ivraie, au lieu de rejeter d’un geste dans la fabulation aussi bien Thésée que le Minotaure, aussi bien l’existence même d’un certain Minos que les invraisemblances que la tradition prête à ce fabuleux Minos? Comme nous ils avaient besoin de croire et comme nous ils avaient besoin d’être rassurés sur leurs croyances, acceptant tacitement cette confortable illusion que toute sincérité devient vérité.
On verra l’ampleur du problème lorsqu’on saura que cette attitude devant le mythe a duré deux bons millénaires. Vouloir extraire le noyau historique d’un ensemble mythique c’est vouloir en quelque sorte éplucher un oignon. Questions: A quel moment doit-on arrêter l’épluchage pour qu’il reste quelque chose? Le couteau à éplucher est-il réellement approprié? Paradoxalement, notre réponse à ces questions nous rangera soit dans le camp des fondamentalistes si on accorde un certain crédit (« on croit ») aux témoignages humains (conception religieuse de l’histoire), soit dans le camp des négationnistes si « on ne croit pas » à leur fiabilité (conception purement scientifique de l’histoire). Si peu d’historiens acceptent aujourd’hui l’étiquette de fondamentalistes ou de négationnistes, c’est en fait parce qu’ils « croient à moitié » les témoignages humains. Orwell[34]G. Orwell – 1984.
Paris 1950 Éd. Gallimard folio p. 51. qualifiait cette attitude paradoxale de double pensée. En pleine conscience et avec une absolue bonne foi émettre des mensonges soigneusement agencés! Retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires, et croire à toutes deux.
L’histoire telle que nous la connaissons aujourd’hui est née de la curiosité insatiable des auteurs grecs et surtout de l’un d’entre eux: Hérodote, qualifié à juste titre de père de l’histoire. Cet historien illustre sut extraire de la gangue des fables homériques un texte que l’on a pu considérer comme « historique », car fondé pour la première fois sur une datation précise des époques. Après Hérodote, l’Histoire aura enfin ses deux yeux: une géographie des événements (où se sont-ils produits?) et une chronologie (quand se sont-ils produits?). La fable restera souvent borgne ou aveugle avec le vague « il était une fois dans un pays lointain… » ou « il y a des millions d’années sur cette terre, vivaient des êtres étranges… »
Le constat est clair: les chronologies actuelles ne sont pas satisfaisantes; de plus, se contenter de lire les textes anciens uniquement muni d’une critique des sources n’est pas acceptable pour un esprit scientifique soucieux d’exactitude. Sans chronologie rigoureuse, l’histoire n’est qu’une branche de la philosophie. Plus grave, en prétendant donner un sens aux événements, l’historien divinise inconsciemment le monde (et ses dirigeants) et devient le dépositaire des mythologies nationales. Si le traducteur interprète les mots[35]Les traducteurs connaissent bien la mise en garde célèbre "traduction trahison" issue de l’italien traduttore tradittore, mais paradoxalement cet adage est mal traduit (ce qui est un comble). En effet, le mot "traduire" vient du latin tradere qui signifie littéralement "donner en faisant passer" ou "transmettre, livrer" qui a donné le mot traditio "transmission, livraison". Celui qui livre une information [à l'ennemi] est donc un traditor "traître", sens le plus répandu, mais celui qui livre une information [à un ami] est un agent de transmission traditio. La traduction n’est donc qu’une "tradiction": trahison envers l’ennemi (ce qui est une "malédiction") mais aussi tradition pour les fidèles (ce qui est une "bénédiction"). Les traducteurs de la Septante (le mot "targum" signifie "traduction, interprétation") ont ainsi été encensés par les Juifs comme des gardiens de la tradition (en hébreu ce mot se traduit par massorah qui a donné massorètes "transmetteurs"), puis décrits comme des traîtres après l’expansion du christianisme., l’historien en interprétant les témoignages fait lui aussi oeuvre d’exégète — il doit alors être conscient qu’il travaille toujours sous l’autorité d’un grand prêtre invisible, l’État, qui assure, garantit et donc contrôle la propagation de « la vérité » (que l’on va par conséquent enseigner). Le philosophe et normalien Jean-François Revel déplorait cette situation: Il y a dans ce pays des forteresses incroyables. Quand vous pensez que certains grands professeurs, à la Sorbonne ou au Collège de France, ont la haute main sur à peu près toutes les études qui se font dans leur discipline sur toute l’étendue du territoire, que pas un seul sujet de thèse ne peut être déposé sans leur approbation, qu’ils contrôlent la répartition des crédits du CNRS, c’est-à-dire des moyens qui permettent à leurs disciples de faire ou non une carrière, qu’ils participent aux attributions de postes, et qu’ils bénéficient d’influences considérables dans de grandes maison d’édition et de grands journaux — cela fait quand même beaucoup de pouvoir[36]M.T. Maschino – Penser à l’ombre des chapelles
in: Manière de voir. Le Monde diplomatique n°104 (avril-mai 2009) pp. 44-46.. La « vérité » est ainsi estampillée par une autorité. Il peut y avoir un conflit d’autorité lorsqu’il s’agit d’un texte biblique, comme l’a montré l’affaire Galilée. Lorsqu’il est écrit dans la Bible, par exemple, que « le soleil se lève », doit-on comprendre que le soleil tourne autour de la terre, selon l’interprétation religieuse, ou bien que la terre tourne autour du soleil, selon l’interprétation scientifique? Galilée s’est finalement rallié, contre son gré, à l’interprétation religieuse, car si l’interprétation scientifique aspire à la vérité scientifique, l’interprétation religieuse, elle, aspire au salut éternel, ce qui constitue une bien plus noble cause.